Les ramasseurs de bouts de cigare

Maurice Rollinat, acolyte du Chat Noir, des zutistes et autres hydropathes de la Belle-Epoque, a composé un chant intitulé le ramasseur de bouts de cigare. Cette activité oubliée était l’art privilégié des clochards de la fin de siècle. On en trouve un vibrant hommage dans le Kid de Chaplin. Il pourrait revenir à la mode à l’occasion des inexorables augmentations du prix du tabac. Jadis produit de luxe pour cause d’exotisme, il est en passe de devenir un produit de luxe pour cause de « santé publique ».

Les guillemets s’imposent tant l’hypocrisie, l’incurie et, il convient de le dire, la stupidité sont à l’oeuvre dans ce dossier. Le prétexte de santé publique, sans nier les effets du tabac, relève en effet de la pantalonnade. L’Etat, par son monopole jamais remis en cause sur la culture, l’importation et la vente du tabac, est objectivement le premier (et légalement l’unique) distributeur de tabac dans notre pays. La privatisation de la régie des tabacs n’a en aucune mesure remis en cause ce monopole, créant ainsi un véritable privilège théoriquement aboli lors de la nuit du 4 août 1789. La surtaxation du tabac n’est qu’un moyen de remplir les caisses. Une goutte d’eau dans l’océan des dettes et déficits publics. La santé n’est qu’un argument censé donner bonne conscience aux pouvoirs publics. Sur ce point, les associations anti-tabac ne m’apporteront pas la contradiction. Si la protection de la santé publique était le but du législateur, la vente du tabac, en tant que produit brut non transformé par l’industrie cigaretière, serait soumise à autorisation à des fins industrielles et pharmaceutiques à l’instar du chanvre, de l’arsenic ou des opiacés.

Sans doute le prolétariat doit-il se réjouir car les taxes pèsent plus sûrement sur lui que sur les classes privilégiées. En conséquence de quoi sa santé est plus chère au patronat que la sienne. Comme toujours un exploité est plus productif en bonne santé que malade. Regénérez vos poumons, camarades, pendant que les actionnaires jouent en bourse avec vos emplois tout en s’encrassant les bronchioles. Sauf que, statistiquement, les travailleurs pauvres et les chômeurs sont plus dépendants au tabac que les autres catégories de la population.

Entendez ainsi que la taxe pèse essentiellement sur le lumpenproletariat. Une raison sociologique, comme un truisme (une évidence, camarade), fait que cette partie de la population est soumise à ce stress qui a pour noms ennui et désoeuvrement. Le tabac meuble le temps sans loisirs (trop chers). Le tabac accompagne la solitude, consécutive à l’absence de liens professionnels, associatifs et autres. Le tabac du coin donne un ultime but de promenade. Il permet d’entrer en conversation, phénomène amplifié par la getthoïsation des fumeurs dans les lieux publics. Les budgets déjà serrés, se redistribuent à chaque augmentation. Le budget alimentation en fait souvent les frais.

Mais la bonne conscience anti-tabac claironnée sur les médias se soucie peu de ce genre de détails. D’autant qu’elle dispose du nerf de la guerre et que l’argent n’a pas d’odeur comme, jadis, la dîme du clergé avait perdu les relents de sueur maladive du paysan asservi. Et nous touchons là un point sensible car aucune association de prévention et de lutte contre les stupéfiants ne bénéficie d’une telle manne. Pourtant les coûts qu’engendrent le trafic et la consommation de stupéfiants pour la collectivité (l’Etat, tes impôts et les miens, camarade) sont bien plus lourds que notre chimio-thérapie à venir. Insécurité, délinquance, financement du crime organisé et de ventes d’armes clandestines, esclavages modernes, maladies psychiatriques et neurologiques, familles détruites, tout ces faits n’engendrent tout au plus de la part des politiques, des médias et du vulgaire peccus qu’un haussement de sourcils : « prévention et compréhension. » Voilà pour la drogue officiellement interdite et comparons les réactions à l’égard du tabac vendu librement et taxé à l’instar de n’importe quel produit de consommation (ou presque) : « Voilà l’ennemi ! » Quitte à jouer les avocats du diable ajoutons ceci : à la vitesse à laquelle les stupéfiants diminuent leurs prix, ils seront bientôt moins cher que le tabac et surtout moins villipendés (pas de fumée diront les cyniques). Un comble ! Voilà pourquoi il convient de parler d’hypocrisie.

Les ramasseurs de bouts de cigare, ces travailleurs oubliés des sociétés occidentales, ont de beaux jours devant eux.

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A propos cafournieau

Un cafournieau, dans les anciens langages provinciaux, désigne une grange, un fourre-tout, un débarras. C'est un lieu où l'esprit redécouvre, sous la poussière des ans, des curiosités, des trésors dont la matière est celle des rêves.
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