Le rucher s’agite

Je ne traduis pas, ici, une humeur bucolique, digne d’un apiculteur, en évoquant le rucher. Il s’agit au contraire d’exprimer l’enthousiasme d’un modeste lecteur des aventures du Commissaire Marcas. Ses auteurs ont annoncé avoir achevé le dernier opus de la série, vraisemblablement intitulé La Loge Noire, devant sortir début juin 2012. Dans l’attente, je glisse sur mon blog quelques assertions relatives à cette série que je suis depuis quelques années. Mais quel rapport avec la ruche, me direz-vous ? En d’autres termes : « Quelle abeille me pique ? »

Si vous avez la curiosité de lever les yeux sur le fronton de quelques immeubles de nos grandes villes, notamment à Paris mais pas seulement, vous trouverez représentée une ruche et son essaim virevoltant. Ce symbole est directement inspiré de la franc-maçonnerie française. Son allusion vous sautera aux yeux après quelques réflexions (« Cherchez et vous trouverez ! »). Cela tombe bien car le commissaire Antoine Marcas est précisément franc-maçon d’un atelier du Grand Orient de France.

Encore un thriller ésotérique ! se lamenteront certains. Ils auront tort. Si la surabondance du genre nuit à l’appétit du lecteur curieux, il trouvera cependant de quoi se contenter auprès du commissaire Marcas. C’est le pari réussi d’Eric Giacometti et de Jacques Ravenne. Amis d’enfance, l’un est journaliste, ayant suivi pour Le Monde les scandales économico-maçonniques des années 90, et l’autre franc-maçon. Ils ont en commun d’aimer les histoires et d’aimer les faire partager. Raison pour laquelle ils participent, en tant qu’auteurs à La Ligue de l’Imaginaire. Ayant considéré le nombre de stéréotypes, de lieux communs et de médisances entourant le fait maçonnique, ils ont souhaité en présenter les principaux traits, afin d’essayer de rééquilibrer les discours tenus à son propos. Le polar est un genre polymorphe qui permet cet exercice en se nourrissant de faits de société. Qu’est-ce donc la franc-maçonnerie sinon un phénomène social et de sociabilité ? Avec une certaine audace, les auteurs usent aussi bien des fantasmes sur la franc-maçonnerie que des mythologies de celle-ci pour apporter une vision médiane sur cette société discrète. Sans se perdre dans un discours professoral, ils parviennent à entraîner le lecteur dans des aventures captivantes.

Au fil des sept tomes déjà parus, bientôt huit, nous suivons un fonctionnaire de police qui se trouve impliqué dans des enquêtes qui interfèrent avec son jardin secret. Un jardin manifestement extraordinaire qui renvoie aux mystères et aux origines de son Ordre. Nous pénétrons avec lui dans l’univers d’un franc-maçon. Un univers intérieur tout autant qu’extérieur. Nous en découvrons la multiplicité entre les « cherchants » et les « hommes de réseaux ». L’un de ses mentors, que nous ne connaîtrons jamais autrement que sous son surnom de « frère obèse », est le reflet (par conséquent l’image inversée) de Marcas : homme de pouvoir et de réseaux dirigeant le « Rucher » (officine maçonnico-barbouzarde imaginaire inspirée par l’affaire des fiches sous la Troisième République). En entrebaillant les portes des loges, Marcas vient nous rappeler que cette société discrète est d’abord composée d’hommes et de femmes avec leurs qualités et leurs faiblesses humaines.

Marcas n’est pas un surhomme. Chaque livre nous le fait découvrir à une étape différente de sa vie profane aussi bien que maçonnique. Et le lecteur devra se résoudre à le voir vieillir ou mûrir. Ces évolutions permettent au lecteur de s’identifier à lui et de pénétrer dans l’intrigue. Il nous est si proche que je crois bien que nous tremblons pour lui face au danger, comme nous rions de ses plaisanteries. De ce point de vue, le personnage partage une familiarité avec un détective d’outre-atlantique : le rabbin David Small (création de feu Harry Kemelman). Sont-ils si différents ? L’un résoud des enquêtes en compulsant le Talmud quand l’autre use de rites et de traditions ésotériques.

Giacometti et Ravenne ont trouvé un mode d’écriture qui croise un récit passé plus ou moins légendaire et symbolique avec une intrigue contemporaine, sans jamais encourir la suspicion de détourner l’attention du lecteur. Car les deux récits se font écho jusqu’à se confondre. Ce qui distingue ces auteurs de nombre de leurs collègues qui en usent trop souvent pour donner un souffle épique à une histoire qui ne parvient pas à décoller. Les aventures du commissaire Antoine Marcas ne laissent pas le lecteur sur sa faim. Elles lui donnent au contraire de l’appétit pour aller au-delà du récit, afin de satisfaire sa curiosité d’honnête homme.

Avertissement : Les aventures d’Antoine Marcas sont sources d’addiction. A abuser sans modération !

 

 

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A propos cafournieau

Un cafournieau, dans les anciens langages provinciaux, désigne une grange, un fourre-tout, un débarras. C'est un lieu où l'esprit redécouvre, sous la poussière des ans, des curiosités, des trésors dont la matière est celle des rêves.
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