La pucelle aux deux visages

Jeanne, la Pucelle d’Orléans, fêterait en 2012 son 600ème anniversaire supposé. Mise en exergue par la frange catholique et conservatrice française, son symbole a sombré corps et bien au détour du XXème siècle, après que l’Eglise l’ait béatifiée en 1920. Pourtant c’est oublier un peu vite, qu’elle fut le symbole de la Nation pour l’ensemble du pays, y compris dans le camp républicain, jusqu’à la Première Guerre Mondiale. Cette ambivalence ou cette équivoque est à l’image de sa propre histoire. Je dis « histoire » sans assurance, tant le fond légendaire accompagnant son arrivée sur la scène historique est grand, comme son souvenir s’est confondu avec le mythe. Cela justifiant le titre de ce billet.

Au cours de la guerre de succession qui oppose les royaumes de France et d’Angleterre sur la possession de notre pays, des légendes ou « prophéties » se font jour. Nous parlerions aujourd’hui d’une guerre de propagande, d’action psychologique ou de « battage » médiatique. Durant cette Guerre de Cent Ans, c’est probablement sur les foires et dans les veillées qu’il faut chercher le vecteur de diffusion de cet espoir de bouter « l’angloys » hors la France. Une pucelle, gage de pureté, blonde, bergère (donc roturière, gage d’innocence et de désintéressement) viendra libérer la France de l’occupant britannique et installer le Roi en sa capitale de Paris.  Cette description naïve animera la recension des faits d’armes de Jeanne et inspirera l’Eglise pour présenter l’image d’une sainte aux pieds nus, corsetée et en jupe parmi ses moutons aux fidèles.

Une vision aux antipodes des représentations de la Pucelle de la fin du Moyen-Age : casquée et armée. Certes la légende fait de son épée un vieux fer, déterré par Jeanne qu’elle dédie à Sainte-Catherine. L’honneur de la foi candide est sauf ! Pourtant l’historiographie moderne, avec Michelet soulève des lièvres qui sont de saison en ce lendemain de Pâques.

La bergère fait ainsi place à une petite notabilité de Domrémy. Son père dirige le village. A-t-elle jamais gardé de moutons ? Un témoignage de l’époque signale qu’en-dehors des arts de la guerre, Jeanne n’entend rien aux arts ménagers. Un détail qui détruit pourtant l’idée d’une basse extraction. Car il s’en déduit que Jeanne, du moins sa famille, disposait d’un petit personnel pour les besoins domestiques au quotidien.

Jeanne en la cour de Chinon reconnaît le roi Charles VII qui, dit la légende, se serait mêlé aux courtisans. En faisant abstraction de l’hypothèse de la chance de la débutante, il reste la solution du miracle prophétique. Mais pourquoi refuser l’idée que Jeanne ait reconnu son « dauphin » pour la simple raison qu’elle le connaissait ? Il ne faut pas oublier qu’elle aurait accompli à cheval, et sans heurts, un long périple de Vaucouleurs à Chinon sur des terres infestées de routiers, des bandes de mercenaires à la solde des ennemis de son roi. Ce qui, au regard de la période, représente en soi un exploit, non seulement pour demeurer en vie mais aussi pucelle. Sans nécessairement avoir recours à l’hypothèse de la noblesse ou d’un cousinage royal de Jeanne, rien n’empêche de penser, à défaut d’archives, à une manipulation de Charles et de sa mère Isabeau. Pour redorer le blason de la couronne et motiver le peuple pour soutenir la reconquête du royaume, pourquoi ne pas donner vie à une prophétie populaire ? Dès lors Jeanne pourrait aussi bien avoir été désignée, en correspondance avec les critères du mythe, pour endosser l’habit de la prophétesse. A l’issue du « casting », Jeanne aurait ainsi pu être mise en présence du roi, la geste de Chinon n’étant ensuite destinée qu’à accorder du crédit à une mise en scène, on ne croît que ce que l’on voit.

Ainsi se réduirait une troisième hypothèse, que je ne fais que citer, selon laquelle Jeanne et Charles se seraient reconnus par des signes car tous deux auraient été initiés. Ce qui sous-tend cette thèse : Jeanne affirme ne savoir ni lire ni écrire. Si le fond légendaire maçonnique français peut bien s’adjoindre Jeanne comme sainte-patronne, l’histoire peut aussi bien en douter. Toutefois il convient de compléter l’affirmation de la Pucelle, citée plus haut. Jeanne signe de son nom. Plusieurs documents en font état. Or, au XIXème siècle, Jules Michelet remarque qu’avant d’être menée au bûcher, Jeanne signe d’une croix. Ce qui fait dire à l’historien que la Jeanne de Chinon n’est plus tout à fait la même que la Jeanne de Rouen et qu’il lui avait été substituée une vraie pauvresse. Reste tout de même une autre hypothèse, que sa main ait été naguère aidée pour tracer son nom. L’écriture en effet est hésitante et maladroite.

Jeanne brûlée, Jeanne canonisée mais Jeanne ressuscitée. Bien des années après la mort ou mort supposée de Jeanne, il apparaît une autre Pucelle dont les faits d’armes la conduisent en terres germaniques. Elle vient pourtant en France ou elle sera reconnue par au moins un membre de sa famille. Il semble qu’elle soit sommée d’abandonner ce titre. Qu’importe, un mariage opportun permet d’enterrer cette soudaine ressurrection.

Un autre fait troublant : Jeanne a, semble-t-il, davantage enflammé, si j’ose dire, l’imagination française que britannique. Or, en dehors du procès d’Inquisition, mené par le clergé normand, aucune archive anglaise à ce jour ne fait mention de cette Jeanne la Pucelle. Stupéfiant au regard du mal que s’est donnée la puissance anglaise pour mettre un terme à sa geste. Plusieurs pistes : volonté de passer sous silence un épisode embarrassant (amis conspirateurs bonsoir !), hormis Orléans Jeanne ne représente qu’un épi-phénomène, Rouen fut la réponse de la propagande anglaise en réponse à la propagande française pour détruire l’enthousiasme de la population. On notera que Charles n’a guère déployé d’énergie en faveur de celle à qui il devait son sacre de Reims. Ingratitude, perte d’intérêt politique de Jeanne ou indifférence à l’égard d’une condamnée qui ne pouvait pas être la Pucelle de Chinon ? Le champ reste ouvert à toutes les supputations.

Ces éléments que je ne fais que restituer, modestement, font de Jeanne une femme caméléon dont le mythe ne cesse de nourrir les appétits des historiens et des rêveurs, plus d’un demi-millénaire après sa naissance.

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A propos cafournieau

Un cafournieau, dans les anciens langages provinciaux, désigne une grange, un fourre-tout, un débarras. C'est un lieu où l'esprit redécouvre, sous la poussière des ans, des curiosités, des trésors dont la matière est celle des rêves.
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