Les ramasseurs de bouts de cigare

Maurice Rollinat, acolyte du Chat Noir, des zutistes et autres hydropathes de la Belle-Epoque, a composé un chant intitulé le ramasseur de bouts de cigare. Cette activité oubliée était l’art privilégié des clochards de la fin de siècle. On en trouve un vibrant hommage dans le Kid de Chaplin. Il pourrait revenir à la mode à l’occasion des inexorables augmentations du prix du tabac. Jadis produit de luxe pour cause d’exotisme, il est en passe de devenir un produit de luxe pour cause de « santé publique ».

Les guillemets s’imposent tant l’hypocrisie, l’incurie et, il convient de le dire, la stupidité sont à l’oeuvre dans ce dossier. Le prétexte de santé publique, sans nier les effets du tabac, relève en effet de la pantalonnade. L’Etat, par son monopole jamais remis en cause sur la culture, l’importation et la vente du tabac, est objectivement le premier (et légalement l’unique) distributeur de tabac dans notre pays. La privatisation de la régie des tabacs n’a en aucune mesure remis en cause ce monopole, créant ainsi un véritable privilège théoriquement aboli lors de la nuit du 4 août 1789. La surtaxation du tabac n’est qu’un moyen de remplir les caisses. Une goutte d’eau dans l’océan des dettes et déficits publics. La santé n’est qu’un argument censé donner bonne conscience aux pouvoirs publics. Sur ce point, les associations anti-tabac ne m’apporteront pas la contradiction. Si la protection de la santé publique était le but du législateur, la vente du tabac, en tant que produit brut non transformé par l’industrie cigaretière, serait soumise à autorisation à des fins industrielles et pharmaceutiques à l’instar du chanvre, de l’arsenic ou des opiacés.

Sans doute le prolétariat doit-il se réjouir car les taxes pèsent plus sûrement sur lui que sur les classes privilégiées. En conséquence de quoi sa santé est plus chère au patronat que la sienne. Comme toujours un exploité est plus productif en bonne santé que malade. Regénérez vos poumons, camarades, pendant que les actionnaires jouent en bourse avec vos emplois tout en s’encrassant les bronchioles. Sauf que, statistiquement, les travailleurs pauvres et les chômeurs sont plus dépendants au tabac que les autres catégories de la population.

Entendez ainsi que la taxe pèse essentiellement sur le lumpenproletariat. Une raison sociologique, comme un truisme (une évidence, camarade), fait que cette partie de la population est soumise à ce stress qui a pour noms ennui et désoeuvrement. Le tabac meuble le temps sans loisirs (trop chers). Le tabac accompagne la solitude, consécutive à l’absence de liens professionnels, associatifs et autres. Le tabac du coin donne un ultime but de promenade. Il permet d’entrer en conversation, phénomène amplifié par la getthoïsation des fumeurs dans les lieux publics. Les budgets déjà serrés, se redistribuent à chaque augmentation. Le budget alimentation en fait souvent les frais.

Mais la bonne conscience anti-tabac claironnée sur les médias se soucie peu de ce genre de détails. D’autant qu’elle dispose du nerf de la guerre et que l’argent n’a pas d’odeur comme, jadis, la dîme du clergé avait perdu les relents de sueur maladive du paysan asservi. Et nous touchons là un point sensible car aucune association de prévention et de lutte contre les stupéfiants ne bénéficie d’une telle manne. Pourtant les coûts qu’engendrent le trafic et la consommation de stupéfiants pour la collectivité (l’Etat, tes impôts et les miens, camarade) sont bien plus lourds que notre chimio-thérapie à venir. Insécurité, délinquance, financement du crime organisé et de ventes d’armes clandestines, esclavages modernes, maladies psychiatriques et neurologiques, familles détruites, tout ces faits n’engendrent tout au plus de la part des politiques, des médias et du vulgaire peccus qu’un haussement de sourcils : « prévention et compréhension. » Voilà pour la drogue officiellement interdite et comparons les réactions à l’égard du tabac vendu librement et taxé à l’instar de n’importe quel produit de consommation (ou presque) : « Voilà l’ennemi ! » Quitte à jouer les avocats du diable ajoutons ceci : à la vitesse à laquelle les stupéfiants diminuent leurs prix, ils seront bientôt moins cher que le tabac et surtout moins villipendés (pas de fumée diront les cyniques). Un comble ! Voilà pourquoi il convient de parler d’hypocrisie.

Les ramasseurs de bouts de cigare, ces travailleurs oubliés des sociétés occidentales, ont de beaux jours devant eux.

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Corto, l’initié : un livre, un voyage

« Les vrais voyageurs sont ceux la seuls qui partent pour partir » (Baudelaire). Longtemps je n’ai connu de Corto Maltese que le nom et la silhouette mélancolique qui, périodiquement, décorait les étagères des librairies de mon enfance. Nourri des images du cinéma d’aventure qu’affectionnaient mes grands-parents, j’étais attiré par ces instantanés noir&blanc ou aquarellés hors du temps et de l’espace. Une seule de ces images suffisait à bâtir une histoire imaginaire débutant par la formule rituelle : « Il était une fois… » J’ai tardivement commencé la lecture des aventures du marin maltais et je me suis laissé prendre par les contes à la fois épiques, mystérieux et mélancoliques d’Hugo Pratt. Selon mon opinion, il compte parmi les derniers auteurs romantiques et, certainement, le seul au sein du huitième art.

Joël Gregogna a publié un remarquable ouvrage, aux éditions DERVY, consacré aux aventures de Corto Maltese. Il s’est attaché à un parallèle entre les voyages du marin et les voyages initiatiques. Loin d’une gageure, ce livre témoigne de l’intérêt de Pratt pour l’ésotérisme et les correspondances culturelles entre les peuples dans ce qu’ils ont de plus intimes en terme métaphysique. L’occasion de rappeler que Pratt fut également un initié. Mais le marin était déjà en chemin avant que son auteur n’ait reçu la lumière. Au sens propre du terme, la réalité finit par dépasser la fiction.

Ces voyages de l’intime et leur mise en abîme avec les voyages au long cours révèlent l’homme fictionnel et son double, l’homme réel, avec ses passions, ses rêves et sa quête vers une utopie. Joël Gregogna livre un ouvrage documenté, ouvrant sur une lecture qui affleure au détour des cases et des bulles, mais qui échappe parfois au lecteur pressé. Il nous invite à nous extraire de ce monde où une idée chasse l’autre, où une addition de bruits fait des convictions et des lignes de conduite pourtant si fragiles. Il nous rappelle à des questions philosophiques de base : le sujet, l’objet, je, autrui, la nature, la vie, l’amour, la mort…

Corto, l’initié prolonge le plaisir de la lecture de cette bande dessinée dont le scénario ne se limitait pas à une astuce mercantile s’achevant sur « la suite au prochain numéro ». Chaque album est unique et peut se lire comme une saga rapporté à l’ensemble de l’oeuvre. Finalement Pratt s’efface et occupe tout l’espace à la fois. Il y a glissé des préoccupations profondes qui construisent l’une des plus belles pages d’aventure de la BD de la fin du siècle dernier. Merci à Joël Gregogna de nous rafraîchir la mémoire.

Voir le blog de l’auteur :  http://www.gregogna.eu/article-corto-l-initie-de-joel-gregogna-103495458.html

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A vaincre sans péril, on triomphe sans gloire.

Ma réflexion du jour ne sera pas en lien avec ce que d’aucun nommerait « l’évènement planétaire » qui s’achève : les J.O. 2012. Encore qu’il y aurait matière à enrichir la discussion : athlètes en queue de classement mondial refusant d’affronter des membres d’autres délégations, coureurs de fond mous du genou un jour et miraculés le surlendemain, dopés, mauvais joueurs… Non, je ne me cantonnerai pas à ces bas-fonds du prétendu esprit sportif. J’élèverai mon regard au-dessus des ailes des moulins. Encore que…

Encore qu’il y ait une familiarité entre ces prétendus sportifs et notre personnel politique en vacances. En ce début du mois d’août, la droite trouble la quiétude estivale, faisant résonner les rues vides des grandes villes, en arborant la bannière des croisades. Comme d’autres, à Londres, commentent le manque de combativité de certains athlètes, des politiques en tenue de plage accusent le gouvernement de manquer de pugnacité contre le régime de Bachar El-Assad.

Pourtant que ne bombaient-ils pas le torse lorsqu’ils étaient en place ? La crise syrienne dure depuis un an. Après le raté de la crise tunisienne, la France s’est présentée comme le tombeur de Kadhafi, en Lybie. Histoire de faire disparaître les traces, sans doute, d’un partenaire économique encombrant. Peu de temps aupavant, le « Raïs » mégalomane ne plantait-il pas sa tente à Paris ? N’avait-il pas obtenu, dans la décennie précédente, l’amnistie pour ces crimes contre des civils français et américains, au mépris du droit et de la justice ? Tout plie devant la raison d’Etat. Dans la chute du dictateur, le rôle de la France, bien que réel, se réduit somme toute à la pichenette pour faire vaciller la statue du commandeur sur son socle. Et pendant ce temps, le calme régnait à Damas (air connu)…

Un calme ponctué de meurtres, de tortures, de viols et d’enlèvements. Une situation demeurée longtemps trouble sans que la France, alors sous un autre régime, ne fasse retentir les clairons et les rangers. Je ne pousserai pas la perfidie à relayer cette rumeur selon laquelle une société française aurait donné les moyens au gouvernement de Damas de débusquer les internautes et opposants syriens. Néanmoins où était la France en Syrie durant cette année écoulée ?

A New-York, au Conseil de Sécurité, où elle se trouve encore. Au plan diplomatique, la crise libyenne y faisait figure de parcours de santé au regard de celle qui se joue en Syrie. Assad est un tyran mais il n’est pas mégalomane. Il a des soutiens. Il bénéficie également d’une situation géo-politique, les spécialistes disent « stratégique », tenant à la fois du mikado et de la poudrière, un verrou d’où peut surgir aussi bien le pire que le meilleur. D’autant qu’il est un acteur de la politique étrangère de la Chine et de la Russie au Proche-Orient, contre l’OTAN. Deux puissances nucléaires qui disposent d’un vrai pouvoir de nuisance.

En tout état de cause cette péripétie franco-française estivale rappelle que pour exister il faut passer à la télé. Mission accomplie au détriment du principe de réalité. Une incise qui demeure à l’image du précédent quinquennat. « Grands causeux, petits faiseux« , comme dit le quidam de province en ouvrant son journal. Sartre aurait dit : « Tout ce qui bouge n’est pas rouge ». Pour ma part, je préfère laisser la parole à Baudelaire :

« Pour l’enfant amoureux de cartes et d’estampes,

L’univers n’a d’égal que son vaste appétit.

Ah, que le monde est grand à la clarté de lampes !

Aus yeux du souvenir, que le monde est petit !« 

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Mascaron symbolique

Mascaron symbolique

En levant les yeux, nombre de façades révèlent des décors, allant de la simple ornementation à l’expression d’une intention du maître d’ouvrage voire de tel ou tel maître d’oeuvre.

Le procédé est ancien et se retrouve dans les Eglises chrétiennes ou sur les maisons à pans de bois (« à colombages ») du Moyen-Âge.

A partir de la Renaissance et jusqu’à la fin du XIXème siècle, avec l’essor du commerce maritime et de l’industrialisation, les nouveaux capitaines d’industrie ont tenu à marquer leurs demeures d’un témoignage de leur activité et de leur ascension sociale. Un signe extérieur de richesse tout autant qu’une enseigne.

Hercule est l’un des personnages souvent représenté ou Mercure, parfois réduit à son caducée. A Rouen, des cariatides aux visages exotiques révèlent des fortunes nées de la traite négrière et du commerce transatlantique. Souvent des ornementations à base de cornes d’abondace ou de grenades écloses traduisent l’opulence du propriétaire.

Parfois ces décors sont de véritables rébus. L’Hôtel Lallement, à Bourges, est célèbre pour ces décors « alchimiques » faisant la part belle aux signes du zodiaque et aux figures tirées du bestiaire de la mythologie antique. Certains de ces rébus appartiennent à des confréries de métier et sont à analyser selon leur symbolique propre.

C’est le cas du mascaron présenté ici. On y trouve 4 outils renvoyant au travail de la pierre : un compas, un maillet, un ciseau et un levier (?).

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Elections 2012 : dans les starting-blocks ?

La campagne pour le 1er tour des élections présidentielles touche à son terme. Commencée sous la forme d’un mauvais vaudeville à New-York, elle s’achève dans une cacophonie où la petite phrase le dispute à la guerre des statistiques.

Peut-être est-ce tout ce bruit qui doit constituer une campagne ? Depuis 1945, la droite a travaillé l’opinion publique en proclamant que la lutte des classes était morte jusqu’à obtenir l’effet escompté du « Moi, je m’en fous, je n’y comprend rien ! » La gauche en produisant une agitation incompréhensible a connu ses démagogues, ce que les romains nommaient les Tribuns de la Plèbe, sollicitant le suffrage en promettant le grand soir avant de claironner : « Le politique ne peut pas imposer à l’économie ! » Dès lors il ne s’agit plus de soulever l’enthousiasme mais d’obtenir des suffrages comme d’autres collectionnent les contacts sur de célèbres réseaux sociaux. Aussi la campagne est à l’image de l’électorat : indigente.

Bien sûr il y a les autres, les trompettes de la renommée allant du programme anarchiste (un oxymore ?) au totalitarisme froid dont la seule ambition est d’opposer une minorité à une autre et à se repaître de bains de sang. Un peu court pour une utopie, un espoir ou, plus modestement, pour changer la vie.

Dès lors la question n’est plus de savoir qui propose un projet d’avenir, les programmes se stéréotypant pour complaire à telle ou telle branche de l’électorat, mais de savoir qui fera la politique la moins désastreuse. Encore que cette notion présente un caractère relatif selon l’angle depuis lequel est considéré ce que doit être une bonne politique. Un homme égale une opinion, n’est-ce pas ?

Aussi se complaît-on à commenter par comparaison les sondages des différents scrutins comme si là siégeait la solution aux problèmes de la nation. J’appelle cela le degré zéro de la politique.

Néanmoins, et pour ne pas être taxé de pessimisme, je m’évertuerai à retrouver le chemin de mon bureau de vote adoré pour tenter d’apporter un vote plus utile que celui des tripes ou de la colère. Sans illusion ni enthousiasme.

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Le rucher s’agite

Je ne traduis pas, ici, une humeur bucolique, digne d’un apiculteur, en évoquant le rucher. Il s’agit au contraire d’exprimer l’enthousiasme d’un modeste lecteur des aventures du Commissaire Marcas. Ses auteurs ont annoncé avoir achevé le dernier opus de la série, vraisemblablement intitulé La Loge Noire, devant sortir début juin 2012. Dans l’attente, je glisse sur mon blog quelques assertions relatives à cette série que je suis depuis quelques années. Mais quel rapport avec la ruche, me direz-vous ? En d’autres termes : « Quelle abeille me pique ? »

Si vous avez la curiosité de lever les yeux sur le fronton de quelques immeubles de nos grandes villes, notamment à Paris mais pas seulement, vous trouverez représentée une ruche et son essaim virevoltant. Ce symbole est directement inspiré de la franc-maçonnerie française. Son allusion vous sautera aux yeux après quelques réflexions (« Cherchez et vous trouverez ! »). Cela tombe bien car le commissaire Antoine Marcas est précisément franc-maçon d’un atelier du Grand Orient de France.

Encore un thriller ésotérique ! se lamenteront certains. Ils auront tort. Si la surabondance du genre nuit à l’appétit du lecteur curieux, il trouvera cependant de quoi se contenter auprès du commissaire Marcas. C’est le pari réussi d’Eric Giacometti et de Jacques Ravenne. Amis d’enfance, l’un est journaliste, ayant suivi pour Le Monde les scandales économico-maçonniques des années 90, et l’autre franc-maçon. Ils ont en commun d’aimer les histoires et d’aimer les faire partager. Raison pour laquelle ils participent, en tant qu’auteurs à La Ligue de l’Imaginaire. Ayant considéré le nombre de stéréotypes, de lieux communs et de médisances entourant le fait maçonnique, ils ont souhaité en présenter les principaux traits, afin d’essayer de rééquilibrer les discours tenus à son propos. Le polar est un genre polymorphe qui permet cet exercice en se nourrissant de faits de société. Qu’est-ce donc la franc-maçonnerie sinon un phénomène social et de sociabilité ? Avec une certaine audace, les auteurs usent aussi bien des fantasmes sur la franc-maçonnerie que des mythologies de celle-ci pour apporter une vision médiane sur cette société discrète. Sans se perdre dans un discours professoral, ils parviennent à entraîner le lecteur dans des aventures captivantes.

Au fil des sept tomes déjà parus, bientôt huit, nous suivons un fonctionnaire de police qui se trouve impliqué dans des enquêtes qui interfèrent avec son jardin secret. Un jardin manifestement extraordinaire qui renvoie aux mystères et aux origines de son Ordre. Nous pénétrons avec lui dans l’univers d’un franc-maçon. Un univers intérieur tout autant qu’extérieur. Nous en découvrons la multiplicité entre les « cherchants » et les « hommes de réseaux ». L’un de ses mentors, que nous ne connaîtrons jamais autrement que sous son surnom de « frère obèse », est le reflet (par conséquent l’image inversée) de Marcas : homme de pouvoir et de réseaux dirigeant le « Rucher » (officine maçonnico-barbouzarde imaginaire inspirée par l’affaire des fiches sous la Troisième République). En entrebaillant les portes des loges, Marcas vient nous rappeler que cette société discrète est d’abord composée d’hommes et de femmes avec leurs qualités et leurs faiblesses humaines.

Marcas n’est pas un surhomme. Chaque livre nous le fait découvrir à une étape différente de sa vie profane aussi bien que maçonnique. Et le lecteur devra se résoudre à le voir vieillir ou mûrir. Ces évolutions permettent au lecteur de s’identifier à lui et de pénétrer dans l’intrigue. Il nous est si proche que je crois bien que nous tremblons pour lui face au danger, comme nous rions de ses plaisanteries. De ce point de vue, le personnage partage une familiarité avec un détective d’outre-atlantique : le rabbin David Small (création de feu Harry Kemelman). Sont-ils si différents ? L’un résoud des enquêtes en compulsant le Talmud quand l’autre use de rites et de traditions ésotériques.

Giacometti et Ravenne ont trouvé un mode d’écriture qui croise un récit passé plus ou moins légendaire et symbolique avec une intrigue contemporaine, sans jamais encourir la suspicion de détourner l’attention du lecteur. Car les deux récits se font écho jusqu’à se confondre. Ce qui distingue ces auteurs de nombre de leurs collègues qui en usent trop souvent pour donner un souffle épique à une histoire qui ne parvient pas à décoller. Les aventures du commissaire Antoine Marcas ne laissent pas le lecteur sur sa faim. Elles lui donnent au contraire de l’appétit pour aller au-delà du récit, afin de satisfaire sa curiosité d’honnête homme.

Avertissement : Les aventures d’Antoine Marcas sont sources d’addiction. A abuser sans modération !

 

 

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La pucelle aux deux visages

Jeanne, la Pucelle d’Orléans, fêterait en 2012 son 600ème anniversaire supposé. Mise en exergue par la frange catholique et conservatrice française, son symbole a sombré corps et bien au détour du XXème siècle, après que l’Eglise l’ait béatifiée en 1920. Pourtant c’est oublier un peu vite, qu’elle fut le symbole de la Nation pour l’ensemble du pays, y compris dans le camp républicain, jusqu’à la Première Guerre Mondiale. Cette ambivalence ou cette équivoque est à l’image de sa propre histoire. Je dis « histoire » sans assurance, tant le fond légendaire accompagnant son arrivée sur la scène historique est grand, comme son souvenir s’est confondu avec le mythe. Cela justifiant le titre de ce billet.

Au cours de la guerre de succession qui oppose les royaumes de France et d’Angleterre sur la possession de notre pays, des légendes ou « prophéties » se font jour. Nous parlerions aujourd’hui d’une guerre de propagande, d’action psychologique ou de « battage » médiatique. Durant cette Guerre de Cent Ans, c’est probablement sur les foires et dans les veillées qu’il faut chercher le vecteur de diffusion de cet espoir de bouter « l’angloys » hors la France. Une pucelle, gage de pureté, blonde, bergère (donc roturière, gage d’innocence et de désintéressement) viendra libérer la France de l’occupant britannique et installer le Roi en sa capitale de Paris.  Cette description naïve animera la recension des faits d’armes de Jeanne et inspirera l’Eglise pour présenter l’image d’une sainte aux pieds nus, corsetée et en jupe parmi ses moutons aux fidèles.

Une vision aux antipodes des représentations de la Pucelle de la fin du Moyen-Age : casquée et armée. Certes la légende fait de son épée un vieux fer, déterré par Jeanne qu’elle dédie à Sainte-Catherine. L’honneur de la foi candide est sauf ! Pourtant l’historiographie moderne, avec Michelet soulève des lièvres qui sont de saison en ce lendemain de Pâques.

La bergère fait ainsi place à une petite notabilité de Domrémy. Son père dirige le village. A-t-elle jamais gardé de moutons ? Un témoignage de l’époque signale qu’en-dehors des arts de la guerre, Jeanne n’entend rien aux arts ménagers. Un détail qui détruit pourtant l’idée d’une basse extraction. Car il s’en déduit que Jeanne, du moins sa famille, disposait d’un petit personnel pour les besoins domestiques au quotidien.

Jeanne en la cour de Chinon reconnaît le roi Charles VII qui, dit la légende, se serait mêlé aux courtisans. En faisant abstraction de l’hypothèse de la chance de la débutante, il reste la solution du miracle prophétique. Mais pourquoi refuser l’idée que Jeanne ait reconnu son « dauphin » pour la simple raison qu’elle le connaissait ? Il ne faut pas oublier qu’elle aurait accompli à cheval, et sans heurts, un long périple de Vaucouleurs à Chinon sur des terres infestées de routiers, des bandes de mercenaires à la solde des ennemis de son roi. Ce qui, au regard de la période, représente en soi un exploit, non seulement pour demeurer en vie mais aussi pucelle. Sans nécessairement avoir recours à l’hypothèse de la noblesse ou d’un cousinage royal de Jeanne, rien n’empêche de penser, à défaut d’archives, à une manipulation de Charles et de sa mère Isabeau. Pour redorer le blason de la couronne et motiver le peuple pour soutenir la reconquête du royaume, pourquoi ne pas donner vie à une prophétie populaire ? Dès lors Jeanne pourrait aussi bien avoir été désignée, en correspondance avec les critères du mythe, pour endosser l’habit de la prophétesse. A l’issue du « casting », Jeanne aurait ainsi pu être mise en présence du roi, la geste de Chinon n’étant ensuite destinée qu’à accorder du crédit à une mise en scène, on ne croît que ce que l’on voit.

Ainsi se réduirait une troisième hypothèse, que je ne fais que citer, selon laquelle Jeanne et Charles se seraient reconnus par des signes car tous deux auraient été initiés. Ce qui sous-tend cette thèse : Jeanne affirme ne savoir ni lire ni écrire. Si le fond légendaire maçonnique français peut bien s’adjoindre Jeanne comme sainte-patronne, l’histoire peut aussi bien en douter. Toutefois il convient de compléter l’affirmation de la Pucelle, citée plus haut. Jeanne signe de son nom. Plusieurs documents en font état. Or, au XIXème siècle, Jules Michelet remarque qu’avant d’être menée au bûcher, Jeanne signe d’une croix. Ce qui fait dire à l’historien que la Jeanne de Chinon n’est plus tout à fait la même que la Jeanne de Rouen et qu’il lui avait été substituée une vraie pauvresse. Reste tout de même une autre hypothèse, que sa main ait été naguère aidée pour tracer son nom. L’écriture en effet est hésitante et maladroite.

Jeanne brûlée, Jeanne canonisée mais Jeanne ressuscitée. Bien des années après la mort ou mort supposée de Jeanne, il apparaît une autre Pucelle dont les faits d’armes la conduisent en terres germaniques. Elle vient pourtant en France ou elle sera reconnue par au moins un membre de sa famille. Il semble qu’elle soit sommée d’abandonner ce titre. Qu’importe, un mariage opportun permet d’enterrer cette soudaine ressurrection.

Un autre fait troublant : Jeanne a, semble-t-il, davantage enflammé, si j’ose dire, l’imagination française que britannique. Or, en dehors du procès d’Inquisition, mené par le clergé normand, aucune archive anglaise à ce jour ne fait mention de cette Jeanne la Pucelle. Stupéfiant au regard du mal que s’est donnée la puissance anglaise pour mettre un terme à sa geste. Plusieurs pistes : volonté de passer sous silence un épisode embarrassant (amis conspirateurs bonsoir !), hormis Orléans Jeanne ne représente qu’un épi-phénomène, Rouen fut la réponse de la propagande anglaise en réponse à la propagande française pour détruire l’enthousiasme de la population. On notera que Charles n’a guère déployé d’énergie en faveur de celle à qui il devait son sacre de Reims. Ingratitude, perte d’intérêt politique de Jeanne ou indifférence à l’égard d’une condamnée qui ne pouvait pas être la Pucelle de Chinon ? Le champ reste ouvert à toutes les supputations.

Ces éléments que je ne fais que restituer, modestement, font de Jeanne une femme caméléon dont le mythe ne cesse de nourrir les appétits des historiens et des rêveurs, plus d’un demi-millénaire après sa naissance.

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